Le leadership en entreprise a fait l’objet de nombreuses analyses. Ingénieur centralien, Docteur en psychologie clinique et lui-même cadre supérieur depuis 25 ans, René Delamaire a mené de 1998 à 2008 une étude approfondie sur les caractéristiques communes des chefs. Il en résume les résultats dans un livre paru fin 2009 : « Qu’est-ce que les chefs ont de plus que nous ? ». Entretien avec New CFO.
NewCFO : La question-titre de votre ouvrage est « Qu’est-ce que les chefs ont de plus que nous ? ». Quelle est votre principale réponse ?
René Delamaire : La réponse la plus directe serait de dire que les « chefs » ont généralement pour point commun une longue habitude d’indépendance vis-à-vis d’autrui et des règles, indépendance issue de la nécessité (enfance sans soutien suffisant) et/ou de leurs talents. Cela explique pourquoi Freud signalait dès 1931 que les caractères narcissiques, qui présentent cette indépendance, sont faits pour être leaders. Ma conclusion est le fruit de plus de dix années de recherches couronnées par une thèse de doctorat en psychologie clinique. L’enquête m’a notamment amené à interroger plus de 40 dirigeants, en leur faisant passer l’épreuve standardisée du Rorschach (les taches d’encre). Cette réponse n’est donc pas fondée sur une intuition, mais
bien sur des résultats chiffrés.
NewCFO : Faut-il comprendre que l’on ne peut devenir « chef » que si l’on est narcissique et que l’on a perdu un de ses parents dès le plus jeune âge ?
René Delamaire : Ce n’est pas aussi simple. Tout d’abord l’adjectif narcissique est aujourd’hui connoté négativement, ce qui n’est pas du tout le cas dans la caractérologie de Freud en 1931. Mais il y a clairement une proximité dans les parcours : plus des deux tiers des dirigeants interrogés évoquaient des relations problématiques avec l’un des deux parents, voire des abandons, des deuils : citons le prénommé Pascal, dirigeant au plus haut niveau national, qui ne se souvient pas de sa mère, décédée alors qu’il avait 10 ans, et dont le père ignorait que son fils faisait l’ENA !
Rappelons également que le père de l’actuel Président de la République française, Nicolas Sarkozy, a quitté le foyer lorsque son fils avait environ cinq ans ; ou encore que Sœur Emmanuelle a vu au même âge son père se noyer devant elle. Dans ces cas comme dans la plupart de ceux que j’ai pu analyser directement, les jeunes enfants qui vivent cet épisode ne passent pas par la phase normale de l’éducation au cours de laquelle ils comprennent qu’ils ne sont pas le centre du monde. Ils sont tentés de remplacer le parent défaillant et réorganisent le monde autour d’eux. C’est ce réflexe de survie qui explique leur indomptable énergie. Un psychologue australien a mené une étude approfondie sur les « gourous » qui sont de bons exemples de leaders purement charismatiques. Ses conclusions sont identiques.
NewCFO : Cela signifie-t-il que l’on ne peut pas rechercher à la fois les meilleures performances et de bonnes relations avec les autres ?
René Delamaire : Chaque personne est faite d’un dosage entre ces deux polarités : centration sur l’action ou sur les relations interpersonnelles. La difficulté de concilier les deux en permanence nous concerne tous. L’expérience menée aux Etats-Unis et connue sous le nom « du bon Samaritain » en donne une bonne illustration. L’exercice est le suivant : on rappelle aux sujets cet épisode du nouveau testament où des religieux pressés par le temps ignorent un blessé qui git au bord de leur route et qu’un Samaritain viendra sauver. Chacun doit ensuite aller exposer l’histoire à un auditoire situé à l’autre extrémité de la ville. Mais on donne à certains des sujets le temps de s’y rendre alors que d’autres sont mis en retard par les expérimentateurs. Sur leur chemin, les chercheurs ont placé un acteur qui feint d’être blessé. Les sujets qui ont le temps s’arrêtent pour aider le faux blessé, pas les autres.
NewCFO : Les Directeurs Administratifs et Financiers, qui ne souhaitent pas nécessairement être considérés comme des « chefs » occupent de plus en plus des fonctions de direction. Sont-ils chefs par obligation ?
René Delamaire : Les différentes fonctions de direction ne possèdent pas toutes la même dose de leadership, ou « capacité à se faire suivre ». De plus, les profils actuels des dirigeants ne sont pas ceux que recherchaient les entreprises dans les années 80. Enfin, chaque personne possède son propre style de leadership. Mais dans tous les cas, adopter une posture de leader amène à adapter son fonctionnement psychique à une dimension qui va « au-delà » de sa personne individuelle, ce qui nous rapproche du fonctionnement grandiose lié aux tendances narcissiques.
Dans une telle vision du monde, vos équipes, voire votre entreprise, deviennent des prolongements de vous-mêmes plus qu’une addition d’individualités : mais c’est ce qui rend la vision et le pilotage de l’ensemble particulièrement cohérent, et donc efficace. Une fois lancé à la poursuite de cette vision, le leader est guetté par deux riques : le surmenage, et l’insuffisante attention aux personnes. Certaines grandes entreprises, notamment en Scandinavie, ont essayé ces dernières années de confier leur direction à des « médiateurs », réputés principalement pour leur humanité. Sans succès. N’oublions pas que pour jouer un rôle de chef, que l’on soit directeur financier ou directeur général, il faut savoir être impopulaire…
Qu’est-ce que les chefs ont de plus que nous ? Eyrolles, décembre 2009.



